Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra Sewoenam Chachu (University of Ghana) Abstract This paper reveals the language practices of families in which the parents are francophone migrants who have settled in Accra, Ghana. We observe the interplay of languages in four selected families and the linguistic choices made by the parents, as well as the effects of these linguistic choices on the children. Beyond the language practices in the home, we consider the effects of the other linguistic spaces that the members of the family have to deal with on a daily basis. This study is not one to be generalised but the aim is to present a conscientious observation of the particularity of each family concerning linguistic convictions, language and identity and the perception of the importance of pre-migratory and post-migratory languages. We observe that the families act differently with regards to maintaining pre-migratory languages and often the ‘Mother Tongue’ is sacrificed for the English and French languages which are considered to have economic value, while the local languages are rather seen to have an emotive value. Keywords: language practices; migrants; francophone families; Accra; Ghana; multilingualism Mots Clés : pratiques langagières ; migrants ; familles francophones ; Accra ; Ghana ; plurilinguisme Cet article présente les pratiques langagières des familles francophones au Ghana. Cette étude a porté sur quatre familles de migrants. En général, bien qu’originaires de pays où de nombreuses langues sont parlées, les migrants interafricains en Afrique de l’Ouest s’identifient souvent comme anglophones ou French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 15 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra francophones. En effet, en raison du passé colonial, les langues officielles de la plupart des pays africains restent l'anglais et le français. Le Ghana, un pays anglophone, est entouré de pays francophones – le Burkina Faso au nord, la Cote d’Ivoire à l’ouest et le Togo à l’est – ce qui rend le pays très accessible par des migrants francophones. De plus, la stabilité économique et politique relative dont jouit le pays ainsi que la qualité relative de l’éducation supérieure y attirent beaucoup de migrants francophones – surtout à Accra, la capitale. Ce sont des immigrés venus avec toute leur famille ou venus seuls. La migration urbaine au Ghana est fondée en général sur plusieurs motivations, dont le travail, les études, le mariage et la volonté de fuir des troubles politiques ; à ce point de vue, elle n'est pas différente de la migration vers l'Europe (Deprez 2007). La migration implique le plus souvent une confrontation entre les langues d’origine et les langues en présence dans le nouveau territoire. Les langues d’avant l’immigration subissent une évolution en face des nouvelles langues. Cependant, le milieu dans lequel ces langues vont évoluer, tout autant que les conditions mêmes dans lesquelles se réalisent les projets de vie des uns et des autres, vont homogénéiser les pratiques bilingues, notamment les pratiques familiales, autour d'un modèle de communication où l'alternance et le mélange des langues vont jouer un rôle central (Deprez 2000). L’objectif spécifique de cet article a été d’examiner les choix et les pratiques langagières des quatre familles francophones dont les parents ont émigré au Ghana pour des raisons différentes. Nous considérons, entre autres, le répertoire pré-migratoire et les pratiques pré-migratoires des familles en question ; les choix et les pratiques linguistiques après la migration ; les espaces linguistiques des membres de la famille en dehors du foyer ; et les effets des choix, des pratiques, et des espaces linguistiques sur les 16 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu membres de la famille. Nous comptons ainsi présenter les enjeux linguistiques qui peuvent entrainer un plurilinguisme positif ou négatif selon les facteurs identifiés. L’article s’organise en quatre parties. Dans la partie suivante, nous présentons quelques études existantes sur la langue et la migration. Ensuite, nous présentons le profil de chaque famille, leurs choix linguistiques et leurs espaces. Après cela viennent les effets des choix et des espaces sur leurs répertoires linguistiques, suivis de la conclusion. Revue de littérature Des études sur la langue et la migration se multiplient surtout avec la vague de migrations vers l’Europe et les États-Unis qui fait qu’on a beaucoup de migrants vivant dans des pays où les langues du territoire sont différentes de leurs langues d’héritage. On peut citer à titre d’exemple les recherches de Haque (2008 ; 2010 ; 2011) sur les pratiques langagières des familles indiennes installées en Europe. Song (2010) montre comment deux groupes de familles immigrantes coréennes aux États-Unis avaient adopté des idéologies différentes qui ont eu comme résultat des attitudes et des stratégies différentes pour aboutir à la compétence linguistique de leurs enfants. Rezzoug, De Plaën, Bensekhar-Bennabi et Moro (2007) présentent des enjeux du bilinguisme dominant – une situation où un locuteur est plus compétent dans une langue par rapport à une autre langue. Selon eux, dans les situations de migration, la langue maternelle est susceptible d’être dominée par la langue d’accueil chez les enfants. Ceci est dû au fait que « l’acculturation et la scolarisation dans le pays d’accueil finissent par restreindre les compétences en langue maternelle » (2007 : 62). Ils soulèvent d’autres facteurs qui pourraient contribuer à cette domination linguistique, y compris « l’intensification des échanges linguistiques dans une langue seconde et la régression des French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 17 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra stimulations médiatisées par la langue maternelle » qui contribuent à ce déséquilibre du rapport entre la langue prémigratoire et la langue post-migratoire. D’autres études sur la langue et la migration s’intéressent à l’utilisation des répertoires linguistiques dans les différents domaines. Il semblerait, selon Hammer (2017), que dans les situations de migration, il y a une tendance à utiliser la L1 au foyer et la L2 dans les autres domaines tels que le travail/l’éducation, et avec les pairs. Le travail de Bouchés (2017) est pertinent, non pas parce qu’il y est question de la migration mais plutôt parce que la question de politiques linguistiques familiales est soulevée avec un aperçu de la transmission de l’anglais dans les familles francophones en France. Sur le continent africain, les études sur la langue et la migration sont rares, et nos recherches n’ont révélé que le travail de Vigouroux (2008; 2013) portant sur les migrants francophones en Afrique du Sud et sur les migrations intra-africaines. Non seulement sa recherche porte sur le lien entre les pratiques langagières et le travail dans le contexte de la migration mais aussi sur la gestion des répertoires linguistiques de migrants vis-à-vis des espaces discursifs auxquels les migrants sont confrontés. Cet article tente de combler cette lacune en présentant une étude des cas de quatre familles migrantes francophones pour compléter les études existantes sur les migrants au Ghana qui relèvent principalement des domaines de la sociologie, de la géographie et de l'économie, comme Anarfi, Kwankye, Ababio et Tiemoko (2003), Antwi Bosiakoh (2006), Awumbila, Manuh, Quartey, Tagoe et Bosiakoh (2008). Cet article s’insère dans le cadre de la politique linguistique familiale. Nous trouvons ce cadre idéal pour notre étude parce que nous analysons les idéologies linguistiques des familles migrantes (ce qu’elles pensent des langues), les pratiques langagières (ce qu’elles font avec les langues) et les interventions de ces familles 18 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu pour modifier ou influencer ces pratiques – c’est-à-dire la planification ou la gestion des répertoires (ce que les gens essaient de faire au langage) (Spolsky 2004). Selon Deprez (1996), les politiques linguistiques familiales sont des décisions concrètes de choix des langues et de pratiques langagières au quotidien, mais aussi des discours explicites qui sont tenus par les parents à propos d’autres langues. Pour notre étude, nous préférons la définition de Spolsky étant donné que nous observons tous les éléments proposés comme faisant partie de la politique linguistique. Les participants ont une opinion sur les langues de leur répertoire, ils opèrent des choix sur les modalités d’utilisation des langues tout en manipulant leur répertoire linguistique pour atteindre certains résultats. Présentation des quatre familles La difficulté d’accéder au domaine familial à cause de son caractère privé est indéniable. Cependant, nous nous sommes basée sur une étude de terrain et les méthodes adoptées pour recueillir des données sont les entretiens et les observations. Nous avons aussi pris des notes de terrain de ce que nous avons observé au niveau des parents et des enfants lors des entretiens. Nous avons organisé des entretiens avec quelques familles et nous présentons quatre d’entre elles dans cet article. Au moins un membre de chaque famille est originaire d’un pays francophone et nous avons sélectionné des familles avec des enfants. La population d’enquête est assez hétérogène en termes de caractéristiques sociales : i) Un couple (de nationalités différentes) dont tous les enfants sont nés avant la migration ; ii) Un couple (de même nationalité) dont tous les enfants sont nés avant la migration ; iii) Un couple dont tous les enfants sont nés après la migration ; iv) Un couple dont quelques enfants sont nés avant et d’autres après la migration. French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 19 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra Cette étude se veut qualitative sous forme d’entretiens ouverts, et nous avons présenté chaque famille dans sa particularité. Les familles concernées sont originaires du Togo, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire et du Gabon. Nous avons principalement interviewé les parents (un seul parent dans quelques cas et les deux dans d’autres cas) selon leur disponibilité. Avec la permission des parents, nous avons enregistré nos entretiens et ensuite nous les avons transcrits et analysés. Cependant, nous avons aussi eu l’occasion d’observer les parents et leurs enfants dans leurs foyers respectifs pour voir de près les pratiques langagières. Résultats pour la Famille 1 Le pays d’origine de la famille 1 est le Togo, et les deux parents sont togolais. Le père de famille (KGA) a 38 ans et sa femme (MA) 35. La personne interrogée était le père, qui nous a donné rendez- vous sur son lieu de travail. Cette famille est au Ghana depuis 2013 parce que le père de famille a trouvé un emploi au Ghana. Il est linguiste (enseignant-chercheur) au Département de français dans une université au Ghana. Avant de venir au Ghana, il était professeur de français dans son pays. Sa femme était institutrice dans une école au Togo avant leur arrivée au Ghana. Après son arrivée au Ghana, la femme a passé une année au foyer mais après cela, elle est devenue professeur de français dans une école privée à Accra. Ils ont trois enfants, dont le premier est né avant la migration au Ghana et les deux autres après. Au moment de l’entretien, le garçon le plus âgé (JA) avait 7 ans. La fille (EA) avait 3 ans et le dernier (HA) avait 6 mois. Avant la migration, ils parlaient l’éwé et le français au foyer, et leur fils aîné parlait l’éwé et quelques bribes de français. Après la migration, la famille a maintenu l’utilisation de l’éwé au foyer. Cependant, ils ont changé la pratique linguistique familiale et ont opté pour le français parce que le couple s’est rendu compte que leur enfant devenait 20 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu anglophone et qu’il perdait très vite le français qu’il avait acquis avant d’arriver au Ghana. Espaces et langage Une observation de cette famille révèle que les espaces linguistiques ont une grande influence sur l’apprentissage des nouvelles langues pour ceux qui ont migré vers le Ghana ainsi que le maintien des langues. KGA, le père de famille, s’exprimait très mal en anglais avant de venir au Ghana et, tout comme sa femme, il avait des connaissances rudimentaires de l’anglais parce que c’était une matière obligatoire jusqu’en terminale dans leur pays d’origine – le Togo. Le couple n’avait pas de besoin réel de s’exprimer en anglais avant de venir au Ghana. Sur cette question, KGA donne le compte rendu suivant : Non, moi-même, ayant été prof de français et puis voilà, linguistique au département, moi, j’étais un amoureux de langue française donc moi, c’était français, français à fond jusqu’à ce que le destin m’amène par ici. … Et ma femme aussi elle a fait les sciences de l’éducation, elle a fait une licence en sciences de l’éducation et elle travaillait dans une école : dans un collège. Elle enseignait tout en français. Une fois au Ghana, les espaces linguistiques ont déterminé le niveau de maîtrise de la langue anglaise. Selon KGA : Quand on est arrivés au Ghana, elle parlait mieux que moi. Je pense qu’elle n’avait pas honte de faire des fautes et tout ça. …Et moi, mon problème au Ghana c’est que les deux … trois premières années, je suis dans une université et pour parler, il faut soigner sa langue. Donc l’anglais que je veux parler j’ai toujours souhaité qu’il soit un bon anglais donc ça m’a empêché parce que si veux parler un bon anglais, c’est impossible et donc je ne voulais pas parler du tout. … Alors que ma femme étant à la maison, elle allait au marché, elle s’en foutait, elle parlait comme elle voulait, ce qui fait que même aujourd’hui je pense qu’elle parle mieux que moi, mais je pense que moi je parle un anglais académique. French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 21 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra Non seulement la communication en anglais se limitait pour KGA à l’université mais sa femme avait accès à d’autres domaines où elle ne se sentait pas crispée et s’exprimait plus librement. Ce n’est pas seulement une question d’espaces linguistiques mais aussi de perceptions. KGA pense que les femmes parlent mieux que les hommes. De plus, il est au département de français où il est naturel pour lui de parler le français. L’environnement de travail a beaucoup affecté mon anglais parce que j’ai des collègues avec lesquels je peux aisément échanger en français donc j’avais le choix, alors que si j’avais été dans un département de linguistique par exemple – où je rencontre des gens qui ne peuvent pas parler la langue française – je serais obligé de parler l’anglais et ça m’aurait beaucoup aidé. Cependant la femme et les enfants étaient dans une école anglophone où l’anglais était une langue de communication. Pourtant, les enfants pouvaient communiquer en anglais à l’école mais aussi en twi avec leurs camarades. En famille, ils ont dû prendre la décision de changer la langue parlée à la maison – qui était l’éwé – au profit du français, car les deux parents avaient constaté que leur fils aîné devenait anglophone plutôt que francophone. Ils ont également pris l’initiative d’exposer les enfants aux médias francophones moyennant un récepteur satellite, obligeant désormais les enfants de regarder les émissions en français. De plus, les enfants partent en vacances au Togo. Bien que KGA ait dit qu’il voulait que ses enfants apprennent la langue locale d’abord avant de maîtriser une langue internationale, on observe cependant que ceci n’est pas la réalité dans sa vie quotidienne. Il avait décidé d’envoyer les enfants chez leurs grands-parents pour apprendre l’éwé ; cependant il avait constaté ce qui suit : Cette année … Ils (les enfants) étaient à Cotonou parce qu’à Lomé, quand ils y vont, il y a le français et l’éwé qui dominent mais quand ils 22 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu sont allés à Cotonou puisqu’ils ne parlent pas fongbe, ils étaient obligés de parler en français…oui, et c’est là d’ailleurs que le garçon est devenu très calé en français. Dans cette famille du Togo, les parents ont choisi de fréquenter une église anglophone pour les aider à améliorer leur niveau d’anglais. D’autre part, ils ne semblent pas avoir de vie sociale en particulier en dehors du travail et de l’église. KGA rapporte qu’il y a des groupes sociaux – des organisations des Togolais – mais que lui et sa famille n’en font pas partie. Résultats pour la Famille 2 Les deux parents de la Famille 2 viennent de Côte d'Ivoire et nous avons eu l’occasion non seulement de les interviewer l’un après l’autre à leur domicile mais aussi de les observer à l’église. Ils sont venus au Ghana à cause de la guerre en Côte d’Ivoire, mais ils refusent le statut de réfugiés et, même s’ils ont passé un peu de temps dans un camp de réfugiés, ils ont décidé de le quitter en 2013 pour continuer leur vie à Accra. Avant de venir au Ghana, le père (MFD), 55 ans, avait sa propre entreprise de construction en Côte d'Ivoire. Depuis son installation au Ghana, il a travaillé dans une banque avant de dispenser des cours de français aux particuliers. La mère (MAD) a 45 ans, et elle est femme au foyer ; elle fabrique et vend du yaourt alors qu’elle travaillait avec son mari dans son entreprise avant de venir au Ghana. Ils sont au Ghana depuis 2011. La mère et les enfants sont venus d’abord en mars 2011 et leur père les a rejoints en avril 2011. Ils ont choisi le Ghana sans prendre en considération la différence linguistique. Selon eux, c’était l'endroit le plus proche où s'enfuir pendant la guerre. Ils ont quatre enfants KD (23 ans), ED (17 ans), SD (10 ans) et CD (8 ans). L’aîné est un garçon mais les trois autres sont des filles. Tous les enfants sont nés en Côte d’Ivoire et les deux dernières avaient 4 et 2 ans au moment de la migration vers le Ghana. KD et ED sont étudiants et SD et CD sont des écolières. Avant la migration, le père parlait le français French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 23 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra et le dida et la mère parlait le français et le bété, alors que les enfants ne parlaient que le français. Cependant, après la migration, à part la mère qui parlait le français et le bété, les autres membres de la famille parlaient français, anglais et twi - la lingua franca du pays. A l’école et au travail, les langues en présence pour tous les enfants sont l’anglais et le twi alors que le père de famille se sert du français et de l’anglais parce qu’il enseigne le français aux particuliers. Ils fréquentent aussi une église où il y a un culte francophone mais encore une fois, c’est réservé aux adultes donc les enfants utilisent plutôt l’anglais à l’église, sauf pour l’ainé qui utilise l’anglais et le français parce qu’il visite des fois le culte francophone. Dans le quartier, à l’exception de la mère qui ne parle que le français avec les voisins, le père et les enfants communiquent avec les voisins en anglais et en twi. Espaces et langage Le fait que la famille habite une maison communale influe grandement sur l’acquisition des langues post-migratoires par les enfants parce que ces derniers jouent avec d’autres enfants dans la maison. Selon la mère, quand les enfants jouent avec les autres enfants ils communiquent en anglais. Les enfants passent aussi beaucoup de temps à l’école où la formation est assurée en anglais ; ils ont donc la maîtrise de l’anglais. Par contre, la mère passe la plupart de son temps à la maison au point qu’elle n’a pu apprendre les langues du nouveau milieu aussi rapidement que les enfants. Du fait de son travail, le père a maîtrisé l’anglais et le twi. On ne peut pas parler d’une politique linguistique familiale en tant que telle dans cette famille puisque les deux parents ont une idée très différente de la langue qu’il faut parler avec les enfants. Le père pense à leur intégration et a une vision internationale pour ses enfants ; ainsi, il est content que les enfants apprennent l’anglais et le pratique avec eux. Selon la mère : 24 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu Les enfants utilisent entre eux l’anglais. Entre eux, entre leur papa… les gens… Souvent quand elle joue, elle joue plus en anglais et ça, ça m’inquiète. Et au niveau de la lecture par exemple, elle ne peut pas te lire correctement la Bible en français…mais …elle peut même prêcher en anglais. Elle se sent mieux aujourd’hui dans l’anglais donc ça pique que leur papa est en train d’essayer de leur apprendre le français. En effet, le père organise des cours de grammaire française pour les enfants afin de les aider, car ils ont des problèmes à l’écrit en français. À la maison, la mère insiste pour parler en français aux enfants, même si le père ne le fait pas. Cependant, ils développent une fierté du fait que les enfants arrivent à s’intégrer facilement dans le système éducatif ghanéen. En parlant de sa fille qui a dix ans, la mère dit : « Elle domine les anglophones sur leur territoire. Elle se comporte mieux en anglais qu'en français ou dans la langue locale ». Même si les deux parents assistent au culte francophone à l'église, ceci ne s'applique pas aux enfants, sauf pour l’aîné qui assiste au culte des adultes puisqu’il n’y a pas de culte en français pour les enfants ; et donc, là aussi, les enfants communiquent en anglais. Les enfants fréquentent une école privée du quartier dont la langue d’instruction est l’anglais mais où le twi est enseigné comme une matière. Cependant, le twi est aussi la langue véhiculaire du quartier et dans l’école, les enfants communiquent en twi en dehors de la salle de classe. Pour montrer la domination de l’anglais dans leurs espaces, la mère dit : « Elles parlent. Elles parlent. C’est comme j’ai dit l’anglais, à l’église c’est l’anglais. Donc l’anglais domine quoi. Avec leur papa c’est l’anglais ». Résultats pour la Famille 3 La Famille 3 est constituée d’un couple mixte dont le père est ghanéen (né au Ghana) et la mère gabonaise. Ils se sont rencontrés et mariés au Gabon. La personne interviewée était la mère. La femme (HA), 44 ans, est actuellement professeur de français dans une école privée d’Accra. Avant de venir au Ghana elle était French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 25 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra secrétaire bilingue, puis enseignante. Le père (MA), 48 ans, travaille dans une entreprise pétrolière et gazière au Gabon. Depuis que la famille s’est installée au Ghana, c’est lui qui naviguent entre les deux pays. Ils sont venus au Ghana en 2007 pour les vacances mais avec la pression de la famille du mari, ils ont décidé de rester au Ghana pour permettre aux enfants de connaître la culture ghanéenne. Ils ont quatre enfants qui sont tous nés au Gabon avant leur migration au Ghana. Les enfants sont NDA, garçon (23 ans), NAA, fille (20 ans), NKA fille (17 ans) et NTA, garçon (14 ans). La femme s’est installée au Ghana avec les enfants, et le père, qui travaille toujours au Gabon, partage son temps entre les deux pays. A part le cadet qui est écolier, les trois autres enfants sont des étudiants. Avant la migration, le père parlait l’anglais et le français mais les autres membres de la famille ne parlaient que le français en famille. Après leur migration au Ghana, tous les membres de la famille parlent l’anglais, le français et le ga, bien que pour HA, elle n’en parle que des bribes. Les enfants sont devenus plurilingues et parlent aussi le twi, qui est la langue véhiculaire du pays. La famille fréquente une église où le français et l’anglais sont parlées. Cependant, les deux langues sont utilisées lors du culte des adultes. Pour les enfants et les jeunes, le culte est uniquement en anglais. Dans le voisinage, le père parle anglais, twi et ga, la mère parle anglais, et les enfants parlent anglais, twi et ga. Espaces et langage Après son arrivée au Ghana, cette famille s’est installée dans une maison familiale. Il s’agit d’un espace avec plusieurs appartements partagés par les membres d’une grande famille. On y trouve donc une grand-mère, ses enfants et leurs familles. La grand-mère communique avec les membres de la famille en ga, ce qui fait que les enfants et même la belle-fille gabonaise aient appris le ga. Du fait que les écoles bilingues coutent chers à Accra, les enfants fréquentaient une école privée où la langue d’enseignement était 26 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu l’anglais. Il y a eu un moment de glissement langagier lorsque la langue principale utilisée par les parents avec les enfants était devenue l’anglais. HA déclare ce qui suit : Je me suis rendu compte que le français est important ici au Ghana pour les enfants. Donc j’ai décidé de ne pas laisser tomber le français. Quand nous sommes arrivés, je me suis forcée en anglais, c’était pour qu’ils s’y mettent en anglais. Mais après j’ai décidé de me forcer en français pour qu’ils n’oublient pas le français. Donc on parle le français à la maison. Elle avoue qu’elle avait commencé avec l’anglais pour aider ses enfants à maîtriser la langue pour pouvoir s’en sortir à l’école et à l’église. Ainsi, pendant un moment, la langue qu’ils utilisaient en famille était l’anglais. Selon HA : Ils devaient apprendre l’anglais. Des fois, pour les aider avec leurs devoirs, je suis obligée de parler l’anglais parce que moi aussi je voulais apprendre l’anglais. Donc je m’efforçais à le faire en anglais et quand je vois qu’ils ne comprennent pas, ils ne saisissent pas bien, je mets ça en français pour les faire comprendre. Et maintenant que je vois que ça va avec l’anglais, je fais tout en français. On constate donc que, dans la même maison, les enfants parlent français avec leur mère, français et anglais avec leur père, et ga avec leur grand-mère et les autres personnes dans la maison familiale. A l’école, les enfants parlent l’anglais, le twi avec la majorité de leurs camarades, et le ga avec les amis qui sont eux aussi ga. À l’église, tout comme dans le cas de la Famille 2, le culte en français est réservé aux adultes, ce qui fait que les enfants assistent au culte en anglais. On observe des pratiques langagières différentes avec des objectifs différents. À la maison, la mère insiste de parler français aux enfants même si ces derniers lui répondent pas en ga. Le père parle maintenant ga aux enfants même s'il ne l'a pas parlé avec eux au Gabon. Maintenant qu’ils sont au Ghana, le père pense qu’il faut leur apprendre les aspects de leur culture, y compris la capacité à s’exprimer en ga. Pour cela, les French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 27 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra parents ont décidé que les enfants choisissent le ga comme langue locale à apprendre à l’école puisque dans quelques écoles privées qui se situent dans les zones urbaines, les apprenants ont le choix entre deux ou trois langues locales. Résultats pour la Famille 4 La Famille 4 est aussi mixte que la Famille 3. Le père (FK), 44 ans, est d’origine burkinabé et la mère (VK), 40 ans, est moitié- ghanéenne, moitié-togolaise. La mère est née au Ghana mais est partie au Togo pour sa scolarité, jusqu’au Bac. Elle est revenue après le Bac plus francophone qu’anglophone. Le père est venu pour la première fois au Ghana en 1997 pour le travail ; puis, il est reparti après deux ans pour revenir en 2002, et c’est en ce moment- là qu’ils se sont rencontrés à l’église, durant un culte francophone, puis se sont mariés un an plus tard. Ils ont trois filles qui sont toutes nées au Ghana – EK (11 ans), DK (8 ans) et MK (5 ans). Le père travaille dans une entreprise d’informatique et la mère est secrétaire bilingue. Les trois enfants sont écolières. En famille, ils se parlent l’anglais, et avec leurs enfants qui sont nés au Ghana. A part la femme qui parle anglais et français au travail, les autres membres de famille se servent de l’anglais au travail et à l’école. Ils fréquentent aussi une église ou il y a un culte francophone. La famille utilise donc les deux langues à l’église. Avec leurs voisins, ils parlent uniquement en anglais et les enfants ne maîtrisent aucune langue locale. Leur école est une école privée et les enfants y sont interdits de parler les langues locales. En ce qui concerne la transmission du répertoire linguistique des parents aux enfants, ces parents ne semblaient pas être au courant du fait que les enfants peuvent apprendre plusieurs langues simultanément, surtout s’il s’agit de l’acquisition précoce des langues. La mère (VK) declare ce qui suit: 28 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu From the beginning, we tried using both and then fresh parents; we didn’t know how to handle it. We realized that she was just picking a few things. So, when she started talking, we couldn’t understand what she was saying so we thought because we were using both languages, she was getting confused…and it was affecting her speech. So, we decided that we will use only English. Therefore, that is what caused the whole thing. [Dès le début, nous avons essayé d’utiliser les deux langues et en tant que parents pour la première fois, nous ne savions pas comment nous y prendre. Nous nous sommes rendu compte qu’elle ne comprenait que quelques mots. Et puis lorsqu’elle avait commencé à parler, nous ne comprenions pas ce qu’elle disait. Nous nous sommes dit que c’était probablement parce qu’on utilisait les deux langues, que cela la rendait confuse…et que cela gênait sa parole. Alors nous avons décidé de n’utiliser que l’anglais. Voilà la cause de tout cela.] (Notre traduction) Le discours de la mère semble suggérer qu’ils avaient fait le choix de n’utiliser que l’anglais avec les enfants parce qu’ils voulaient éviter des ennuis à leurs enfants. Le fait de décider de ne parler qu’une seule langue aux enfants pour ne pas développer une certaine confusion montre que les parents n’avaient aucune connaissance des avantages du plurilinguisme individuel ; ce qui est par ailleurs intéressant est que les deux parents sont plurilingues et que selon leurs témoignages, le fait de parler français et anglais les a aidés à trouver du travail au Ghana. Ce qui est le plus intéressant aussi c’est le fait qu’à part l’anglais et le français, les deux parents parlaient d’autres langues africaines. Cela ne les a pas empêcher d’apprendre d’autres langues, y compris l’anglais. Malgré cela, ils n’ont pas pensé que leurs enfants pourraient aussi maîtriser plusieurs langues sans aucune confusion. Espaces et langage Pour cette famille, il n’y a pas de concurrence au sein du domicile entre le français, l’anglais ou les langues locales. La langue utilisée à la maison est l’anglais, bien que les deux parents parlent French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 29 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra parfaitement le français et leurs langues locales respectives. Ils habitent un complexe de plusieurs appartements où il n’y a pas d’autres familles avec des enfants dans le voisinage et toute la communication avec les voisins se fait en anglais. Les enfants fréquentent une école privée où la langue principale de communication est l’anglais. Dans cette école, les enfants ont l’interdiction de parler d’autres langues que l’anglais dans la cour de l’école. Il en résulte que les enfants sont devenus complètement anglophones. À l’église, la famille fréquente aussi un culte francophone qui est plutôt réservé aux adultes, alors que le culte pour les enfants est en anglais. Les effets des décisions langagières sur les enfants Nos résultats nous amènent à conclure que les décisions linguistiques prises par les parents, ainsi que les pratiques conscientes – et des fois inconscientes – ont un effet sur le répertoire linguistique des enfants. Les langues parlées aux enfants dès la naissance sont effectivement leur L1, mais cela peut se perdre si l’enfant s’établit ailleurs à un très jeune âge. Ceci était évident dans le cas du fils aîné de la famille togolaise, le cadet de la famille gabonaise et les deux filles cadettes de la famille ivoirienne. Lors des entretiens pour recueillir des données pour cette recherche, nous avons observé chez ces enfants une difficulté ou une hésitation à communiquer en français. Nous voulons souligner qu’il n’est pas question seulement des langues parlées aux enfants à la maison mais c’est l’effet combiné de tous les espaces linguistiques auxquels les enfants sont confrontés dans leurs vies quotidiennes – le type de logement (communal or privé), l’école (bilingue ou principalement anglophone ; publique ou privée), les espaces religieux (principalement anglais avec les langues locales ou bilingue : anglais – français). Nous ne pouvons pas non plus perdre de vue le 30 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu fait qu’il est plus facile aux jeunes enfants de perdre leur(s) langue(s) d'avant la migration qu’aux enfants plus âgés. Ils sont toujours en train de former leur identité et ils peuvent refuser de parler la langue d’origine parce qu’ils veulent être comme les autres enfants. En même temps, c’est aussi plus facile pour eux de maîtriser les nouvelles langues sur le territoire parce qu’ils n’ont pas peur de commettre des erreurs (Mirsky 1991). C’est pour cette raison qu’on a observé dans notre échantillon que tous les parents dont les enfants avaient moins de dix ans avant la migration rapportent une perte ou une baisse en qualité du niveau de français parlé par leurs enfants après la migration. Dans quelques familles, il y a eu des politiques linguistiques familiales pour remédier à la situation ; par exemple, dans la famille togolaise la langue parlée au foyer est changée pour le français, et dans la famille ivoirienne, le père commence à enseigner la grammaire et le vocabulaire français de manière explicite aux deux cadettes de la famille. Dans la famille où la femme est gabonaise, elle recommence à leur parler français au lieu de l’anglais qu’elle avait commencé dès le début pour les aider à s’intégrer plus facilement à l’école. Cependant, quelques enfants, même âgés, peuvent décider de laisser de côté une langue pré-migratoire juste parce qu’ils n’aiment pas la langue. C’est le cas du deuxième enfant (20 ans) de la Famille 3, dont la mère est gabonaise : La deuxième, elle par contre, c’est elle qui m’inquiète un peu en français. Elle m’inquiète un peu... C’est elle qui ne veut pas vraiment faire un effort en français. Quand elle parle avec moi, si elle commence en français, elle va terminer en anglais. La question de la langue et de l’identité Dans les familles interviewées (sauf pour la Famille 4 dont le père est burkinabé), on observe que les parents semblent plus intéressés à revendiquer le fait qu’ils sont francophones plutôt que de French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 31 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra revendiquer leur identité ethnique. Pour cette raison, les parents fournissent des efforts pour maintenir le français, notamment en organisant des cours de français pour les enfants, en changeant la langue parlée au foyer pour le français et/ou en achetant un satellite pour avoir des chaînes en français, etc. Par exemple, la mère gabonaise indique qu’avant de venir au Ghana, la langue parlée en famille était uniquement le français. Le seul contact que les enfants avaient avec la langue de leur mère était quand ils allaient rendre visite à leur grand-mère qui ne pouvait pas parler le français. Le père ivoirien – même en Côte d’Ivoire, ne parlait que le français avec les enfants. Le père burkinabé dit que sa langue est très difficile et voulait pour cela que sa femme apprenne aux enfants sa langue à elle. C’est seulement la Famille 4, dont le père est burkinabé, qui semble avoir complètement laissé de côté le français et les langues locales pour adopter l’anglais – ce que la mère appelle « une langue envahissante ». Pour elle, c’est la nature de la langue anglaise qui fait qu’en tant que parents, ils se sentent impuissants pour faire passer et le français et les langues locales aux enfants. On observe aussi que l'attachement linguistique des parents à une langue en particulier n’est pas suffisant pour influencer les efforts déployés pour transmettre la langue en question aux enfants. Le père togolais montrait son attachement à la langue éwé mais dans la pratique, il fait tout pour éviter que les enfants apprennent cette langue, en les envoyant notamment loin du Togo pour qu’ils maîtrisent le français sans l’interférence de l’éwé. Ainsi les efforts pour transmettre la langue locale à leur enfant en lui parlant cette langue à la maison avant et peu après la migration, sont vite remplacés par la décision de sacrifier cette langue pour le français car les parents voulaient avant tout que leur enfant soit francophone. On dirait, en effet, que le père n’était pas content que le French boy devienne un English boy. KGA déclare : 32 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu Donc quand sa sœur est née, nous nous sommes dit : si on veut continuer à vouloir parler l’éwé à la maison le garçon risque de devenir complètement anglophone donc on a commencé à parler français ce qui fait que sa sœur par exemple, elle comprend l’éwé, elle peut parler un peu, mais elle parle le français. Il est évident que si le couple continuait à parler l’éwé à la maison, l’enfant ne deviendrait pas complètement anglophone comme le père l’indique puisque l’enfant aura aussi l’éwé comme langue, mais c’est là la conséquence de la vision des langues locales qu’ont des Africains qui pensent que les langues autochtones ne sont pas de vraies langues mais des dialectes ou des patois. MFD, le père ivoirien, parle ainsi de la langue de son ethnie : C’est pas une langue. C’est un patois. Il faut qu’on soit clair là-dessus. Toutes les ethnies s’expriment dans leurs patois. Elles n’ont pas de langue. L’espagnol c’est une langue, le français, c’est une langue. L’anglais c’est une langue, l’italien c’est une langue, le portugais c’est une langue mais dans le Portugal, il y a des langues vernaculaires – qui ne sont pas des langues, qui sont des patois. Ses propos ne reposent sur aucun fait scientifique, alors qu’il ne se laisse pas convaincre du contraire. Pour lui, les langues internationales sont des langues alors que les langues locales sont des patois. On voit clairement que l’importance que les parents accordent aux langues va au-delà de l’affectivité pour une langue à cause de l’appartenance à une ethnie. Ceci semble être plus lié à leur perception des avantages économiques et sociaux que peut représenter une maîtrise des langues en question et dans cette économie linguistique, les deux langues officielles – l’anglais et le français – remportent toujours le prix des langues les plus importantes vis-à-vis des langues locales. Nous ne pouvons pas terminer cette section sans souligner le fait que dans quelques pays africains, la question de l’identité est aussi fortement liée à la question de l’ethnie à laquelle on appartient. French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 33 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra Etant donné que la plupart des ethnies sont patrilinéaires, on peut avoir des situations où les parents sont de deux ethnies différentes. Ceci veut dire qu’un enfant peut être dida parce que son père est dida même s’il ne parle pas un mot de dida ; la mère pourrait être bété sans que l’enfant ne puisse pas nécessairement parler la langue de sa mère. Dans ce sens, l’identité ne réside pas dans le fait de pouvoir parler la langue mais dans l’appartenance de son père à une ethnie particulière. Les enfants des familles ivoirienne et gabonaise ne parlaient pas leur « langue maternelle » avant de venir au Ghana mais ceci ne les empêchait pas de pouvoir parler de leur identité ethnique ni de revendiquer cette identité. Conclusion Dans cet article, nous avons fait valoir les choix linguistiques de quatre familles immigrées au Ghana. Nous avons démontré que le temps passé par les parents et leurs enfants dans les différents espaces linguistiques a une influence sur leur répertoire linguistique. A part le cas de la famille dont le père est burkinabé, les autres familles ont recherché des écoles bilingues pour leurs enfants mais les ont trouvées trop chères et ont donc mis leurs enfants dans les écoles anglophones. Ceci montre que les parents sont quand même conscients de l’effet de l’environnement scolaire de leurs enfants. Il semble, par contre, que la majorité des parents ne sont pas réellement conscients des effets des pratiques linguistiques au sein de la famille sur les enfants et qu’il n’y a pas eu de grands efforts pour préserver les langues prémigratoires. Comme l’indique Deprez (2000), la communication familiale dans les familles de migrants est un terrain fertile pour la compréhension du changement linguistique chez les individus et entre les générations. On peut conclure que, dans les quatre familles que nous avons observées, si les choses continuent ainsi, les enfants de la famille togolaise seront bilingues (anglais-français) sans pouvoir 34 French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 Sewoenam Chachu parler l’éwé, la langue de leurs parents. Pour la famille ivoirienne également, les plus jeunes enfants pourraient être bilingues mais plus compétents en anglais qu’en français, leur père leur parlant en anglais. Pour ces enfants, les langues de leurs parents n’étaient pas dans leur répertoire, même avant la migration et donc ces langues vont se perdre pour les générations suivantes. Pour la famille gabonaise, les enfants auront l’anglais et le français mais ils vont aussi ajouter le ga comme langue d’héritage puisque leur père a insisté qu’ils apprennent la langue après la migration. Leur génération pourrait donc avoir aussi la langue de leur père même s’ils n’auront pas celle de leur maman. La famille de père burkinabé est la seule famille où il y aura une perte de plusieurs langues entre les générations parce que les enfants sont complètement anglophones et ne parlent pas d’autres langues, prémigratoires ou postmigratoires. Ceci pourrait confirmer le constat d’Unterreiner (2014) pour qui plus un parent maîtrise la langue d'un pays d'accueil, moins il ressent le besoin de parler la langue d'avant la migration avec ses enfants. Les deux parents dans cette famille avaient maîtrisé l’anglais avant de commencer à fonder leur petite famille, et ce serait probablement plus facile pour eux de décider de communiquer uniquement dans cette langue avec leurs enfants. Un autre point important à retenir est le suivant : la question de pouvoir communiquer avec leur famille d’origine, au retour dans leur pays natal, se pose avec acuité. Cependant, comme les membres de la famille parlent habituellement français, il n'y a pas d'urgence ni d'obligation de préserver la « langue maternelle », la langue locale, s'il y en a une. En effet, parmi les quatre familles avec lesquelles nous nous sommes entretenus, aucune n’a catégoriquement exprimé le désir ou le souhait de repartir dans son pays d’origine. Pour la famille dont le père est Burkinabé, il semble que la famille est devenue anglophone et, pendant l’entretien, les deux parents se sont exprimés presque tout le temps en anglais. Le père de la famille togolaise semble plus intéressé à préserver la French Studies in Southern Africa No. 49 (2019): 15-37 35 Les pratiques langagières des familles d’origine francophone à Accra langue française dans la vie de ses enfants plutôt que la langue éwé qui les démarqueront des francophones des autres pays. On a aussi observé avec cette famille une situation où les propos du père par rapport aux langues et les pratiques réelles sont diamétralement opposées. Pour la famille dont la mère est gabonaise, depuis leur arrivée au Ghana, c’est elle et son mari qui rentrent au pays de temps en temps – lui pour le travail, elle pour les vacances. Il semblerait que les enfants sont sensés assumer pleinement leur identité ghanéenne surtout parce que les Gas sont une société et une ethnie patrilinéaire. En fait, les pratiques langagières des parents migrants au sein d’un foyer peuvent influencer le maintien, la modification, ou la perte des langues d’héritage. Cependant, ces pratiques à elles seules ne suffisent pas pour maintenir ou modifier les répertoires linguistiques. On devrait prendre en compte les espaces tels que l’école, l’église et la communauté qui font également partie des environnements linguistiques auxquels les enfants sont confrontés et qui contribuent au développement linguistique d’un enfant issu d’une famille migrante. Ouvrages cités Anarfi, John Kwankye Stephen, Ababio, Ofosu-Mensah & Tiemoko, Richmond. 2003. Migration from and to Ghana: A background paper. University of Sussex: DRC on Migration, Globalisation and Poverty. Antwi Bosiakoh, Thomas. 2006. « Understanding migration motivations in West Africa: the case of Nigerians in Accra, Ghana ». Legon Journal of Sociology. 3.2 : 93-112. Awumbila, Mariama et al. 2008. « Migration country paper (Ghana) ». Legon: University of Ghana (Centre for Migration Studies). Bouchés, Angélique. 2017. La transmission de l'anglais dans des familles francophones: politiques linguistiques familiales et représentations. Université de Strasbourg. Thèse de doctorat. Université de Strasbourg. 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